Affordances latentes …

et reconfiguration des compétences dans des environnements enchâssés et dynamiques.

Introduction

Les transformations contemporaines des environnements économiques et professionnels — marquées par leur volatilité, incertitude, complexité et ambiguïté — interrogent profondément la nature des compétences et leur mode d’actualisation.

Si l’intelligence artificielle générative constitue aujourd’hui un point focal de ces mutations, elle ne saurait être appréhendée comme une rupture isolée. Elle s’inscrit dans une dynamique systémique plus large incluant l’évolution des marchés, la recomposition des régulations publiques et la transformation des structures organisationnelles.

Dans ce cadre, nous proposons d’analyser ces mutations à partir du concept d’affordance latente, en articulant cette notion avec celles d’enchâssement et de flux de savoirs.

Du stock au flux : une transformation du régime des savoirs

Les travaux récents sur les “flux de savoirs” (Rollet, 2024) prolongent une évolution amorcée avec la généralisation d’Internet : la désintermédiation et l’accessibilité incontrôlée des connaissances.

L’IA générative marque une étape supplémentaire : elle ne se limite pas à faciliter l’accès aux savoirs, elle permet leur activation immédiate, leur recombinaison et leur simulation.

Nous sommes passés en quelques années, d’un régime de stockage du savoir (la qualification académique) à un régime de circulation par les « flux de savoirs » (dont l’expérimentation Rers en est un exemple louable et exemplaire), puis à un régime d’activation contextualisée.

Cette mutation intensifie la dynamique des environnements professionnels, tout en renforçant leur instabilité.

Compétences et structures d’enchâssement :

Si la compétence peut être définie comme un savoir contextualisé, aujourd’hui sa recontextualisation continue l’enchâsse (dans le sens où chaque niveau reconfigure les autres). Dans ces environnements dynamiques, ces contextes ne sont plus stabilisés. Les compétences se trouvent dès lors prises dans des structures d’enchâssement, où s’imbriquent :

  • savoirs
  • dispositifs techniques
  • organisations
  • interactions sociales

Ces structures évoluent en fonction des transformations de l’environnement et des interactions entre acteurs humains et non humains.

Ce déplacement du savoir vers son activation transforme la nature même de l’action.

Affordances et transformation des possibles d’action

Dans cette perspective, la notion d’affordance (Gibson, 1970 ; Luyat & Regia-Corte, 2009 ; Paveau, 2012) apparaît centrale. Les affordances désignent les potentialités d’action offertes par un environnement.

L’IA générative agit ici comme un révélateur et amplificateur d’affordances, en rendant possibles des formes d’action auparavant inaccessibles ou invisibles :

  • exploration de scénarios
  • simulation de situations
  • recombinaison de savoirs

Cependant, toutes les affordances ne pourront être mobilisées.

Nous introduisons ici le concept d’affordance latente, désignant des potentialités d’action qui, bien que présentes dans l’environnement, ne sont ni perçues ni mobilisées par les acteurs.

Cette latence ne relève pas uniquement des caractéristiques techniques de l’environnement, mais également des conditions subjectives d’activation.

L’affordance latente désigne l’écart entre le possible et le pensable.

Sécurité intérieure et conditions d’actualisation

L’actualisation des affordances dépend en effet d’un facteur souvent sous-estimé : le sentiment de sécurité intérieure des acteurs.

Comme le suggèrent les travaux sur la disruption (Stiegler, 2016), les transformations rapides des environnements peuvent générer des formes d’insécurité cognitive et identitaire, l’exploration y est réduite, les comportements se rigidifient, les affordances restent latentes

À l’inverse, un niveau suffisant de sécurité intérieure permet : l’exploration , l’expérimentation, la recomposition des pratiques

Vers une redéfinition de la compétence.

Dans ce cadre, la compétence ne peut plus être appréhendée comme une capacité stabilisée.

Elle doit être redéfinie comme : une capacité située d’activation de possibles dans des environnements dynamiques

Dans ce contexte…

L’intelligence artificielle générative, en tant que révélateur de transformations plus larges, met en évidence une mutation profonde du rapport entre savoir, action et environnement.

L’enjeu n’est plus seulement l’acquisition ou la mobilisation de compétences, mais la capacité à percevoir des affordances, les interpréter et les actualiser, dans des environnements enchâssés et en constante évolution.

Ainsi, la notion d’affordance latente permet de saisir une dimension essentielle des transformations contemporaines : l’écart entre ce qui est possible… et ce qui est effectivement activé…  malgré et grâce à la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté …